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LINDEPENDANT.SN-LE MONDE REPORTAGE – Placée sur les nouvelles routes de la drogue, la capitale sénégalaise voit la consommation locale de stupéfiants flamber. A tel point qu’un centre de prise en charge des addictions, le premier du genre en Afrique de l’Ouest, y a ouvert en 2015.

« T’as une seringue pour moi ? », lance d’une voix fluette une grand-mère filiforme. Elle tend ses longs bras maigres et attrape un kit dans les mains d’un médiateur social : des lingettes désinfectantes et une seringue conditionnée, pour les jours où l’appel de l’héroïne sera trop fort. Depuis sept ans, la femme aux lèvres tatouées soigne son addiction à la poudre blanche, qu’elle sniffait, et au crack. Comme près de 300 autres usagers de drogues injectables, elle suit un traitement à base de méthadone, un substitut aux opiacés, au Centre de prise en charge intégrée des addictions (Cepiad) de Dakar.

Perdu au cœur du labyrinthique hôpital de Fann, dans la capitale du Sénégal, l’établissement public – premier du genre en Afrique de l’Ouest – accueille en cette matinée d’hiver quinze hommes et deux femmes dans leur cinquantaine. Ils arrivent en silence par une porte dérobée, à l’abri des regards curieux. Dans un pays où même la consommation de tabac vaut une forte réprobation sociale, la structure leur offre un espace de répit salutaire. Ici, on se charrie, on s’interpelle et on chahute quand une dose de méthadone se volatilise furtivement lors des groupes de parole.

Animées par deux médiateurs, eux-mêmes anciens usagers, ces causeries libèrent et informent. « Quand un camarade pique du nez brusquement ou s’il a des difficultés respiratoires, restez avec lui et appelez les secours ! C’est qu’il fait une overdose. Et ne consommez jamais seul votre came ! », lance, en wolof, un grand échalas au visage marqué, affairé à pratiquer la position latérale de sécurité sur un volontaire couché au sol. L’instructeur novice a été formé quelques jours auparavant lors d’un atelier, il prend sa mission de partage d’informations très à cœur et n’hésite pas à rabrouer les plus dissipés.

Parmi eux, un architecte, un professeur d’université à la retraite, un musicien renommé et quelques chauffeurs de taxi. Leurs mises sont élégantes, soignées. « Qui pourrait s’imaginer que je suis un ex-usager de drogue ? », s’amuse presque un ancien enseignant en gestion de 64 ans, veste grise sur pantalon à pinces, mocassins en daim. Il a pourtant cheminé pendant deux décennies avec l’héroïne et la cocaïne. La première fois, c’était lors de ses années parisiennes. En 1983, l’étudiant dakarois, fumeur occasionnel de cannabis, traîne dans les squats du 19e arrondissement. « Un jour, en allant chercher de l’herbe, des copains m’ont proposé de l’héro. J’ai commencé par la sniffer, puis je suis passé à l’injection et au deal », relate-t-il sur un ton professoral. L’ancien revendeur demeure trois ans en détention à Fleury-Mérogis (Essonne) pour trafic de stupéfiants, avant d’être expulsé.

 

« Grande source d’inquiétude »

Après un sevrage brutal en prison, il replonge à Dakar. Un copain l’informe que « la coke et l’héro » se trouvent désormais dans la capitale sénégalaise. Il écume les points de deal de la ville, « Colombie », « Tayba », « Rue 5 », à la recherche de sa dose. Sa rechute provoque sa mort sociale, il perd son travail de consultant. « La drogue te prend tout, elle te suit partout. Tout mon argent partait dedans. J’ai même vendu mes meubles. Ma femme m’a quitté avec mes enfants. »

Il mesure aujourd’hui ce qu’il a perdu, mais savoure aussi son retour à une vie plus apaisée. Une renaissance qu’il doit en partie à l’ouverture du Cepiad, en 2015. Toujours sous méthadone, qui génère elle aussi une dépendance, il y est devenu médiateur. Sa mission : sillonner les points de consommation et distribuer du matériel d’injection pour réduire le risque infectieux. Car au Sénégal, les consommateurs de substances injectables ont neuf fois plus de chances de contracter le VIH que le reste de la population.

Combien sont-ils à travers le pays ? Faute d’études d’envergure, leur nombre est difficile à estimer. L’ONUDC, l’agence onusienne de lutte contre les stupéfiants, avance le chiffre d’« au moins 10 000 toxicomanes ». Mais ce nombre pourrait quintupler d’ici à 2024, selon l’organisme, car les cartels de drogue ont trouvé un nouveau marché. « Avant, nous observions que 5 % à 8 % de la cocaïne qui transitait par la région restait sur place. Aujourd’hui, ce taux est passé à 10 %-17 %. Cela indique qu’une base de consommateurs se développe au niveau régional, et c’est une grande source d’inquiétude », alertait, en janvier 2022, Amado Philip de Andrés, responsable de l’ONUDC pour l’Afrique de l’Ouest installé à Dakar. Rien qu’entre 2019 et 2021, 47,5 tonnes de cocaïne ont été saisies en Afrique de l’Ouest, dont 10 % au Sénégal, affirme l’office des Nations unies. L’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale affichent toutes deux une consommation de cocaïne plus élevée que la moyenne mondiale, avec 1,6 million d’usagers en 2012.

Le prix des drogues illicites n’a jamais été aussi bas dans la région. Au Sénégal, un sachet d’héroïne coupée au talc ou au lait en poudre s’achète à 2 000 francs CFA (3 euros) sous le pont de Colobane, à Dakar. Le gramme de cocaïne est vendu 20 000 francs CFA ; le caillou de crack, 10 000 francs CFA. « On constate qu’elles sont très consommées dans la station balnéaire de Saly, dans l’ouest du pays, et dans la commune limitrophe de Mbour, par des jeunes femmes, des touristes, des antiquaires. Mais aussi par de jeunes marabouts. Nous leur avons aménagé un horaire spécial pour préserver leur confidentialité ici au Cepiad », indique un médiateur du centre.

 

Nouveau profil de consommateurs

Alors que la capitale sénégalaise accélère sa gentrification, les cartels semblent avoir trouvé une nouvelle cible, la « classe moyenne », selon le dernier rapport de l’ONUDC. Les autorités locales, peu loquaces sur le sujet – aucun organisme officiel n’a accepté de répondre aux sollicitations du Monde – s’inquiètent aussi de l’arrivée d’un nouveau profil de consommateurs, les personnels des compagnies pétrolières et gazières. « Ces dernières années, l’arrivée de nouveaux travailleurs aisés, notamment issus de la diaspora, a soutenu le marché interne de consommation. On craint que cela se renforce avec l’exploitation à venir de nos ressources », confie un haut responsable de la police.

Même si elles ont longtemps occulté la question de la consommation locale, les autorités tentent néanmoins d’y remédier. En une décennie, cinq centres de prises en charge ont ouvert dans les grandes villes du pays. Reste que le manque de financements pèse sur la survie de ces structures. Ainsi, le Cepiad, inauguré en grande pompe en 2015, semble déjà sur le point de s’écrouler. A cause d’un défaut de construction – il a été bâti sur du sable –, les murs se fissurent. Par mesure de précaution, les consultations se déroulent depuis un an dans trois préfabriqués exigus. Quelques chaises, dans la cour, font office de salle d’attente où patientent des mères accompagnant un mari ou un fils dépendant au cannabis, au chanvre indien, à l’alcool.

« Comment voulez-vous prendre en charge dignement ces personnes dans ces conditions ? », s’insurge Idrissa Ba, psychiatre et directeur du centre. Il évalue à 2 milliards de francs CFA (3 millions d’euros) les besoins pour faire tourner le site correctement. « On n’a même pas de véhicule pour aller à la rencontre des usagers, et toutes les activités comme l’informatique, l’alphabétisation, l’art-thérapie sont suspendues faute de moyens », souligne l’addictologue.

Pendant cinq ans, l’entretien du jardin occupait l’esprit d’un habitué des lieux, toujours sous traitement de méthadone. L’héroïne, cet ancien chauffeur l’a découverte à Abidjan, en Côte d’Ivoire, où il apprenait son métier, à la fin des années 1980. « J’avais tout juste 18 ans. Mon instructeur m’a offert mon premier joint d’héro pour vaincre ma peur de conduire. Puis, un matin, je suis moi-même allé acheter ma dose », confie-t-il d’une voix rocailleuse. Un mariage de vingt ans en Mauritanie lui offre un long répit, mais, à son retour à Dakar, ses vieux démons le rattrapent. « En entrant dans la ville, mon cerveau s’est instantanément reconnecté à l’héro. J’ai revu des copains fumeurs… C’était reparti », explique-t-il en faisant défiler des photos de lui avant la drogue, joues pleines et dentition impeccable.

 

Ecstasy « 2.0 »

Au Cepiad, la plupart des usagers ont connu la prison. Depuis 2007 et le vote de la loi Latif Guèye, le trafic de drogue et sa consommation sont criminalisés. Les suspects encourent une peine minimale de dix ans de réclusion assortie d’une amende triple de la valeur de la drogue saisie. Une politique répressive dénoncée par les spécialistes de l’addiction. « Aujourd’hui, cette loi ne distingue pas le trafiquant et le consommateur, or ce dernier a surtout besoin d’être pris en charge, pas d’être enfermé ou battu », estime Idrissa Ba. Cette demande est d’autant plus forte que les magistrats peuvent, d’après le code pénal, imposer au consommateur une obligation de soins. Pour y répondre, l’Etat a mis en place un comité interministériel qui soutient un changement de la loi. Sans y parvenir pour le moment.

Une autre drogue inquiète aujourd’hui : l’ecstasy. Désormais produite en Afrique de l’Ouest et exportée vers l’Asie du Sud-Est, la pilule connaît un essor sans précédent chez les jeunes urbains sénégalais. Appelée « volet », elle a fait son apparition en 2020 dans les boîtes de nuit et les soirées privées, comme celle que prépare un trentenaire à l’afro défraîchi rencontré dans le quartier huppé des Almadies, à Dakar, à deux pas d’une gendarmerie. En short et claquettes, celui qui dit travailler de jour « dans l’immobilier » organise sa deuxième soirée « trap » de la semaine. Un triptyque rodé, filles-drogue-sexe. Il jongle avec les appels et les SMS incessants de ses « copines ». « Elles viennent de prendre un taxi, elles arrivent », se réjouit-il, affalé sur son canapé, face à un documentaire sur les brigades antidrogue américaines.

Le trio d’amies débarque à 1 h 30 du matin. Etudiantes et serveuses dans les bars huppés de la capitale, elles patientent en silence, les yeux rivés sur leurs téléphones. L’une s’amuse devant un dessin animé, les autres font défiler des vidéos de danse. Le silence est brutalement rompu quand une jeune femme à la perruque blonde et aux mains décapées par les crèmes éclaircissantes s’empare brusquement des deux pilules fuchsia posées sur la table basse. Elles ont été livrées quelques minutes auparavant, par taxi, à leur hôte. Le salon s’anime. « Celles-là sont fortes. Ce sont des 2.0 ! », s’extasie l’étudiante du groupe. Elles circulent de main en main. La dernière est envoyée au fond d’une bouteille de soda.

Ce soir, comme à chaque soirée « trap », les trois jeunes femmes ne paient rien de leur poche. Sexe contre drogue est souvent le deal tacite entre elles et leur fournisseur. « Les filles aiment trop ça. Elles disent qu’elles peuvent se lâcher quand elles en prennent. Mais ce soir, on ne fera rien, je suis trop fatigué », explique l’instigateur de la soirée. La veille, il a organisé une soirée « défonce » dans un Airbnb loué pour une nuit, à la Cité Mixta, et reconnaît « avoir trop abusé des “ecstas” », au point qu’il n’a pu fermer l’œil avant 17 heures le lendemain.

Souvent, il pense décrocher à cause des exigences financières de son mode de vie. « Un cachet coûte entre 5 000 et 10 000 francs CFA, ça me revient à environ 100 000 francs CFA par mois », calcule-t-il, soit un tiers du salaire moyen à Dakar. Le jeune homme se fournit chez un dealeur de Rufisque, une commune voisine. Peut-être plus pour longtemps. Il vient d’apprendre que son voisin du dessus deale aussi de l’ecstasy.

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